double portrait de Liane de Pougy cocotte devenue bonne soeur

Portrait de Cocotte : Liane de Pougy, Mère de Famille, Putain et Nonne

« Pendant le siège de Paris, toutes les femmes ont mangé du chien.
On pensait que cette nourriture leur inculquerait des principes de fidélité. Pas du tout !
Elles ont exigé des colliers !»

Cette petite citation bien sentie du journaliste d’Aurelien Scholl résume on ne peut mieux l’état d’esprit du Paris « 2nd Empire-Belle Époque ».

Certes il y avait les épouses, les femmes respectables, de bonnes familles et bien éduquées qui élevaient les enfants dans le confort feutré des salons familiaux….

Mais dans le Paris qui s’affiche, dans le Paris qui sort, dans le Paris qui doit voir et être vu : il y a surtout les courtisanes !

« La femme fut un luxe public, comme les meutes, les chevaux et les équipages. ».
Véritable signe extérieur de richesse, la courtisane est la touche finale et nécessaire à la réussite d’un homme … et elles ont été plusieurs à l’avoir bien compris !

Souvent artistes médiocres de théâtre ou de cabaret, issues majoritairement de milieux modestes, elles sont devenues en quelques années les reines incontestées de la capitale en s’appliquant à elles-même le principe simple du « tout s’achète, il suffit d’y mettre le prix ».

Dans le secret des alcôves de leurs hôtels particuliers souvent somptueux, ces sultanes occidentales ont influencé les puissants, recueilli des secrets d’état, fait et défait des réputations et même poussé au suicide plusieurs d’entre eux après les avoir ruinés et répudiés…

Cocottes, Demi-Mondaines, Grandes Horizontales, Membres de la Haute-Bicherie…
PCPL vous dresse le portrait des plus célèbres de ces femmes qui ont su faire de leurs sexes une marchandise de luxe .

Liane de Pougy
« Le Passage des Princes »

2 juillet 1869 – 26 décembre 1950
Particularité : bissexuelle

« la seule différence entre les femmes du monde et nous,
c’est que nous nous lavons entre les jambes. »



S’il est une cocotte au parcours improbable, c’est bien Liane de Pougy.
Entre vie familiale classique, débauche ostentatoire et cornette, Liane en passa par tous les états !

1) La vie de Famille

Alors qu’elle est enceinte, la maman (un peu beaucoup grenouille de bénitier) de la petite Anne-Marie Chassaigne (qui deviendra donc Liane de Pougy, vous l’avez compris !), reçoit la visite de la Sainte Vierge qui a une prédiction de la plus haute importance à lui faire concernant cette enfant à venir : après une vie mouvementée, sa fille mourra en Sainte.
Rien que ça !

Pourtant dans les premières années de sa vie, rien ne semble amener Anne-Marie à cette destinée grandiloquente.

Issue d’une famille de militaires, elle reçoit une éducation classique au couvent.
Mais dans son village de La Flèche, dans la Sarthe, la petite Anne-Marie n’est pas appréciée : trop grande, trop maigre… celle qui n’a pas grandi avec les enfants du village fait office de bouc émissaire.

Malgré tout, elle grandit et devient une bien jolie jeune femme… que papa et maman s’empressent de marier à l’age de 16 ans à un jeune militaire du coin, Joseph Armand Henri Pourpe.

L’idylle ne débute pas trop mal avec un voyage de noces à Paris et des soirées faites de petites mondanités (restaurant ou théâtre où Anne-Marie découvre notamment Sarah Bernhardt)
Mais le retour à la vie quotidienne est brutal.

Anne-Marie, qui se rêvait en amoureuse langoureuse, nageant dans une idylle romantique découvre un Armand bourru, tendre comme un coup de nerf de boeuf qui chevauche sa femme comme son canasson.

portrait de Marc Pourpe, fils de liane de pougy, aviateur durant la 1ere guerre mondialeEn 1887 Anne-Marie donne malgré tout naissance à son unique enfant : Marc.
Loin d’être une bonne nouvelle, c’est une déconvenue pour cette jeune maman qui espérait une petite fille et qui n’arrivera jamais vraiment à s’attacher à ce fils qu’elle voit comme une version miniature de ce mari qu’elle n’aime pas.

Armand est jaloux, colérique, misogyne et violent alors, Anne-Marie fini par craquer et cède à la tentation de bras plus tendres, plus romantiques…
Jusqu’à ce jour de 1889 qui changera sa vie de façon radicale.

Rentré chez lui plus tôt, tout à sa joie de retrouver femme et enfant gentiment assis au coin du feu, sans doute à écosser des petits pois, Armand pique une grosse colère.

C’est qu’Armand découvre sa femme en charmante compagnie et aucun doute ne peut planer sur la raison d’un autre homme chez lui : Anne-Marie et lui sont nus ! (« mais non chéri, c’était le facteur ! un recommandé important »… bof bof)

On le sait peu, mais dans le Code Civil de 1804, si l’adultère est pour les deux époux un motif suffisant de divorce, il n’est pas applicable de la même façon pour les hommes et les femmes.
– Pour l’homme adultère, madame ne pourra demander le divorce QUE si son époux a « tenu sa concubine dans la maison commune » (art.229)

– Pour la femme adultère, (bizarrement) on élargi un peu le champs des possibles.
Celle-ci pouvait en effet, se voir répudiée sans condition de vie commune avec son amant ou se voir condamnée à la maison de correction pour une durée variant de 3 mois à 2 ans. (art. 298).

Ce qui pouvait s’avérer être un moindre mal car elle pouvait également être tuée par son mari sans que celui-ci ne soit vraiment inquiété :

« Néanmoins, dans le cas d’adultère, prévu par l’article 336, le meurtre commis par l’époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à l’instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale, est excusable. » (art. 324).


Fort de ce principe, Armand-Pourpe-le-cocu tire au pistolet sur Anne-Marie-la-vilaine qu’il blesse à la fesse et qui, ni une ni deux, fait ses valdingues et monte à Paris.

 

2) La vie de Cocotte

Que faire quand on est une jeune femme de 19 ans, plutôt bien faite de sa personne et fraichement débarquée à Paris sans le sou ni connaissance ?
Bah on se débrouille !

valtesse de la bigne, cocotte célèbre, surnommée l'union des peintres ou l'union des artistes pour l'artcile parciparla.fr dédié à liane de pougyAnne-Marie passe donc quelques temps dans diverses maisons closes avant de rencontrer et de séduire une célèbre cocotte : Valtesse de la Bigne (qui inspira le personnage de Nana à Zola).

Celle qu’on appelait encore « l’Union des Artistes » bien qu’elle ait quitté le circuit, joue dès lors un véritable rôle de Pygmalion pour Anne-Marie à qui elle enseigne tous ses secrets de courtisanes.

Anne Marie Chassaigne est morte… Vive Liane de Pougy !

Malgré un talent d’élocution et un esprit aiguisé qui la distingue des séductrices sans cervelle, les débuts ne sont pas grandioses et Liane doit bien souvent s’allonger sous de pseudos bourgeois ventrus et malotrus.
Mais elle s’accroche, multiplie les amants (à 21 ans on lui en compte déjà 43 !) et petit à petit, la qualité de ses « protecteurs » évolue jusqu’à toucher la noblesse et lui valoir le surnom de « Passage des Princes ».

Plus le fruit est gros et plus il en sort du jus : Liane va donc presser tout ce beau monde tant qu’elle pourra pour développer sa fortune personnelle :
– Lord Carnavon lui offre une perle inestimable
– elle absorbe littéralement la fortune du Général Mac Mahon
– elle fait payer 80.000 francs à Henri Meilhac, 70 printemps bien tassés, le simple droit de la voir nue,
– se fait offrir plus de 400.000 francs de bijoux pour participer à des jeux sadomasochistes avec des russes…

A l’aube de ses 30 ans, Liane de Pougy est LA courtisane des puissants et ne recule plus devant aucun caprice, allant jusqu’à se payer le luxe d’humilier Gabriele d’Annunzio, écrivain portant le titre de prince de Montenevoso, en lui envoyant sa femme de chambre plutôt qu’elle-meme sous prétexte qu’il avait mauvaise haleine !

caroline otero dite la belle otero, cocotte célèbre du paris belle epoque pour l'article PCPL dédié à liane de pougy
Il va sans dire qu’autant de succès attise les jalousies.
Notamment celle de « la Belle Otero » avec qui Liane entretient une relation concurrentielle féroce.

C’est que les deux femmes sont d’exactes opposées : Otero est tout en rondeurs, a un tempérament de feu, rit fort, porte quantité de pierreries colorées et s’exhibe avec opulence en laissant un sillage capiteux sur son passage tandis que Liane se fait discrète, sent la violette, porte des perles et rit sous cape et le rose aux joues des blagues grivoises des hommes qu’elle attire dans ses filets.

La soirée au Casino de Monté-Carlo en 1897 illustre très bien ce duel mythique de cocottes :

Imaginez …
Tout le gratin est là.
Les hommes ont la barbe impeccablement taillée, le portefeuille garni et rivalisent de fierté en exhibant les galantes à leurs bras.

La belle Otero fait son entrée et jubile littéralement : elle est fardée, porte une robe somptueuse et ruisselle littéralement de cailloux. Tous les yeux sont braqués sur elle, les murmures sont extatiques… le triomphe est total !
Jusqu’à ce que la foule devienne brusquement silencieuse.

Liane de Pougy vient d’entrer à son tour, simplement vêtue d’une robe virginale et uniquement ornementée d’une fleur fraiche qu’elle vient de planter dans ses cheveux.

La belle Otero savoure sans attendre son triomphe : elle est indubitablement la plus remarquable ce soir, Liane n’est qu’une douce folledingue…

Mais dans sa précipitation, Caroline Otéro n’a pas vu venir de subterfuge.
Continuant d’avancer à travers la foule, Liane de Pougy révèle sa femme de chambre qui trottine derrière elle en portant tous les bijoux de sa maitresse !

Le message est clair : « La belle Otero a besoin de ces artifices pour faire sensation ? Moi pas. Je laisse ça aux femmes de chambre »

Et non contente d’avoir raflé tout le prestige à la belle Otero, Liane de Pougy lui soufflera également son amant en titre ce soir là !


liane de pougy cocotte en 1905Coté « vie artistique » en revanche, Liane est, comme beaucoups de cocottes, plutôt médiocre sur les planches.
Si elle commence aux Folies Bergères grâce à l’appui d’Henri Meilhac, sa carrière est de courte durée faute de talent.

Sarah Bernhardt lui prodiguera d’ailleurs ce judicieux conseil « n’ouvre pas la bouche, contente toi de te montrer »
Ça veut bien dire ce que ca veut dire !

En revanche, elle a une bonne plume !
Encouragée par son ami Jean Lorrain, Liane publie des romans semi auto-biographiques dignes d’Harlequin où s’entremêlent amours impossibles, déchirements, tentatives de suicides, provocations et happy end.

Sa carrière d’écrivain est « bien meilleure » que sa carrière d’actrice, mais Liane reste célèbre pour ses talents de galante au point même d’inspirer elle aussi un célèbre personnage de la littérature : Odette de Crecy, l’obsession amoureuse de Swann dans « A la Recherche du Temps Perdu » de Marcel Proust.

 

3 ) La vie de Princesse à Cornette

Mais n’allez pas croire que Liane de Pougy n’est qu’une libertine sans coeur.
Elle est aussi une amoureuse.
Valtesse de la Bigne, Emilienne d’Alençon, Natalie Clifford Barney, Mimy Franchetti… elle aime indistinctement les hommes et les femmes mais elle aime avant tout l’amour et souffre de ses ruptures à hauteur de ses sentiments jusqu’à défrayer la chronique à de multiples reprises par des épisodes mélodramatiques.

En 1908, Liane se fait hospitalisée suite à une énième tentative de suicide théâtrale où elle a avalé une dose de laudanum (suite à sa rupture avec Henry Bersntein ? pas sur).

Entre deux perfusions, elle rencontre Georges Ghika, un prince roumain, qui lui aussi vient de faire une tentative de suicide après sa rupture avec l’actrice Marie Ventura.

Liane a bientôt 40 ans, Georges 24…
Il est prince de sang, elle est une demi-mondaine…
Mais entre les deux amoureux shakespeariens le coup de foudre est immédiat.

Après des débuts très compliqués, le couple trouve sa vitesse de croisière et fini par se passer la bague au doigt en 1910.
La putain devient princesse et l’événement fait la une du New-York Times dès le lendemain.

Celle qui est redevenue Anne-Marie revend alors toutes ses toilettes, ses bijoux, fait ses adieux au Grand Paris et à l’univers des cocottes pour emménager à Saint Germain en Laye, dans une jolie maison bourgeoise qu’elle transforme en salon où on cause lors de diners entre amis.

Mais elle s’enlise…
Les cahiers bleus de Liane de Pougy Comme le révèlent ses fameux « Cahiers Bleus », l’ancienne cocotte est sujette à la dépression et sombre dans la quotidienneté et la routine.

Au fil des pages, elle devient aigrie, renfermée, pingre, ne supportant plus ni les artistes, ni la légèreté de mœurs qui l’ont pourtant par le passé consacrée.

A la mort de son fils Marc lors de la 1ère guerre mondiale, c’est la goutte d’eau de trop.
Anne-Marie rejette en bloc tout ce qu’est sa vie et se drape dans sa douleur de mère à l’instinct maternel trop tardif.

Pour tenter de délivrer sa femme de cette spirale, Georges décide de revenir à Paris et de reprendre la vie mondaine.

L’effet escompté semble atteint puisque la princesse retrouve un peu de son sourire.
Surtout depuis qu’ils ont rencontré Manon Thiebaut, une jeune artiste à la fraicheur piquante donc ils s’amourachent tous les deux.

Mais si Liane se contente d’une relation platonique, Georges est plus terre-à-terre et va jusqu’à proposer à sa femme de faire ménage à trois...
Ce qui ne passe évidemment pas!
On a beau avoir été une libertine aguerrie… faut pas pousser mémé dans les orties !

Georges abandonne alors son épouse vieillissante au profit de sa jeune maitresse mais l’idylle se consume comme un feu de paille.
La queue entre les jambes, il fini par revenir 2 ans plus tard (c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, c’est bien connu !) et Anne-Marie accepte de le reprendre, non par amour mais par nostalgie de leur bonheur passé.

portrait de la princesse anne marie ghika et du prince georges ghika en 1932Le couple vit alors sans attache, passant d’un pays à l’autre, d’un hôtel à l’autre et la spirale infernale se reforme autour de Anne-Marie qui trouve dans la rédaction de ses Cahiers Bleus le soulagement de la confession.

Tout y passe : l’amertume de son âme, le jugement, les révélations et les aveux ou encore le dégout qu’elle ressent vis à vis d’elle même et de ce passé qu’elle voudrait effacer.

On y apprend aussi le calvaire intime que lui fait subir Georges et qu’elle accepte presque comme une pénitence quotidienne :
« Il s’avance menaçant, ricanant, me saisit, m’écartèle, me lèche comme un chien, […] se livre à ses honteuses pratiques, abandonne alors ma couche souillée, mon corps meurtri, mon coeur déchiré.. »

C’est clairement pas la joie !

Alors ne goutant guère plus que les plaisirs de l’esprit, la princesse Anne-Marie Ghika, qui a eu – rappelons le – une éducation au couvent, se tourne vers la spiritualité et se lie d’une amitié sincère avec la mère supérieure de l’asile Sainte-Agnès à Saint-Martin-le-Vinoux, près de Grenoble, allant jusqu’à organiser de grandes campagnes de collectes de fonds pour entretenir l’institution.

Touchée par la simplicité de ces femmes, par leur dévouement désintéressé et leur simplicité, Anne-Marie penche de plus en plus vers la dévotion jusqu’à prononcer ses vœux et devenir Soeur Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence en 1943.

Son statut de dominicaine non cloîtrée lui permet tout de même de garder une certaine liberté et d’éviter l’enfermement : elle fait alors transformer une chambre de l’hôtel Carlton de Lausanne en cellule
Faut pas déconner quand même !

Anne-Marie Chassaigne aKa Liane de Pougy aKa la Princesse Ghika aKa Soeur Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence meurt le 26 décembre 1950 dans sa cellule Carltonnienne et est enterrée dans l’enclos des sœurs de l’asile Sainte-Agnès à Saint-Martin-le-Vinoux.

« Elle est morte à quatre-vingt-deux ans, gardant sur son visage et dans son regard admirable les signes encore visibles de sa beauté passée.
Elle avait souhaité mourir un soir de Noël ; la divine Providence a exaucé ce vœu.
Elle avait désiré que nul ne suivît le cercueil de celle qui n’entendait plus être que Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence.
Cette dépouille terrestre tant vantée, tant aimée, s’en alla solitaire.
Liane de Pougy était bien morte. »

 
 

 
 

Sources : « Les cocottes, Reines du paris 1900 », C.Guigon – « Liane de Pougy, Courtisane », Princesse et Sainte, J.Chalon – « Mes Cahiers bleus », L.De Pougy – « Mon PAris et ses Parisiens. Vol2 », A.de Fouquières – Web Divers – gallica bnf – credit photo Nadar
Merci à Stefano, un de nos followers Facebook, qui est à l’origine de ce premier portrait de cocotte. D’autres portraits à suivre bientôt 😉

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2 comments

  1. Magnifique article ! Merci ! ^^

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